Le fantasme Bonnie and Clyde

« Touki Bouki » du cinéaste Djibril Diop Mambéty

On s’imagine que toutes les relations amoureuses devraient ressembler à cette idée, celle de la fuite, celle loin du monde et de ses ennuis. Au fond, le problème n’est pas nous, mais les autres, ceux qui ont le pouvoir d’altérer une relation. Je pense aussi que le problème, c’est la réalité et nombreux sont prêts à vivre dans un rêve. La fuite vers l’avant avec l’être aimé n’est qu’un fantasme, une affiche de cinéma et/ou une promotion d’une tournée mondiale. Un fantasme qui est à l’origine de nombreuses créations artistiques dont Touki Bouki, le Bonnie and Clyde africain. Il s’agit de l’histoire d’un couple sénégalais en cavale après avoir volé du fric pour s’offrir une vie meilleure en Europe. Le couple Carter s’est inspiré de cette affiche de film du cinéaste Djibril Diop Mambéty, sorti en 1973, pour introduire leur nouvelle tournée commune On The Run II alors qu’ils sont à des années-lumière du synopsis, nan peut-être pas, ils ont braqué l’industrie. Depuis leur rencontre, Jay Z et Beyoncé se sont imaginés en Bonnie and Clyde moderne. L’image puissante appartient à la culture visuelle africaine dans sa globalité et ils savent que depuis Black Panther, le monde est devenu afro. Certes depuis 2011, Beyoncé use de références à l’Afrique et c’est peut-être le plus ballot avec cette artiste parce qu’on a du mal à trouver la frontière entre hommage et appropriation. C’est toujours flou avec elle, car aucune date n’est prévue sur le continent africain, ni même au Nigéria ou en Afrique du Sud. Personne de son équipe marketing n’a contacté les ayants-droit et après les dérives de All The Stars de Kendrick Lamar avec SZA concernant les oeuvres de l’artiste britannico-libériane Lina Iris Viktor, tout le monde devrait faire attention. On a le sentiment que tout sort de sa tête et qu’elle s’adore tellement que le travail des autres est assujetti à ses envies, à ses projets, à son aura et à sa puissance médiatique. Quand il s’agit de faire du buzz en capitalisant sur son couple et les nombreux fantasmes qui en découlent et se donner une posture intellectuelle et panafricaine alors qu’il souhaite avant tout toucher la corde sensible d’un public acquis à leur cause pour mieux les plumer, Beyoncé et Jay Z savent y faire. Et cela prouve, une fois de plus, qu’ils envisagent leur association comme un business, la musique comme un pur business. Alors, bien sûr, tout le monde est tombé dedans, ils sont amoureux, plus puissants que jamais, elle lui a pardonné ses infidélités et c’est tellement touchant. On ne peut pas leur enlever cela, le storytelling est parfait. Cette image correspond à la perfection à leur idylle publique. Cependant, je suis toujours énervée parce qu’on oublie le fond de l’histoire, ce n’est pas un hommage, ni un emprunt mais un vol et même dans leur fuite iconique loin du monde ou au sommet, comme j’ai pu lire sur Instagram, ils ne sont même pas capables de s’inventer leurs propres références. Je crois qu’ils pensent sincèrement rendre service au cinéma africain, c’est peut-être, à mon sens, une vision plutôt prétentieuse et une façon étrange de rentrer dans l’histoire.

Jacquemus transpose la mode parisienne du rêve à la réalité

Jacquemus Printemps-Été 2018 par Alessandra Padovani

Je ne suis pas attentivement la semaine de la mode parisienne. J’ai le sentiment que Paris aime rester à côté de la plaque et constamment présenter les mêmes collections, avec les mêmes créateurs et que le sang ne se renouvelle jamais vraiment. Hedi chez Céline, puis chez Dior et chez YSL et dans le sens inverse, ça fonctionne aussi très bien. J’ai toujours su que la France n’avait pas confiance en sa jeunesse, le cas de Jacquemus se présente comme une sorte d’exception alors qu’elle devrait être la norme. Je vous avoue que je ne comprends pas grand chose au phénomène Jacquemus. Pour être honnête, je trouve ses fringues déjà vu et en même temps, c’est à des années-lumière de ce qui se trame dans les défilés parisiens. Il a eu l’audace de proposer des créations accessibles. L’inspiration vient d’ailleurs, tout en étant commune. C’est un sentiment d’ambiguïté qui m’a envahi quand j’ai vu sa collection intitulée « La Bomba » en hommage à sa mère disparue trop tôt et qui lui a donné le courage de se lancer. On nous le vend comme la nouvelle garde de la mode française, je ne suis pas encore convaincue par cela mais, il a eu le culot de déplacer la mode à Marseille, de transporter partout où il passe ce vent d’Orient et donner à la seconde ville de France un poids sur la scène internationale. Simon Porte Jacquemus a réussi à imposer l’idée que Marseille peut être une ville à l’avant-garde, une ville où la mode française s’exprime, une ville moins pète sec que Paris, une ville où la mode est réalité, où la mode n’est pas réservée à une élite, où la mode n’est pas un fantasme… J’étais heureuse de voir, enfin, un jeune créateur décomplexé partager son travail dans un lieu aussi dépaysant que le Musée Picasso et défendre son idée de la femme : une femme à la peau halée, au visage typé, une femme du sud, une femme d’orient. Pour lui, les sacs sont petits, les chapeaux sont grands et les couleurs sont organiques. Il n’a rien révolutionné, si peut être qu’il réussit, le temps d’un instant, à éradiquer ce snobisme accolé à la mode parisienne. Pour le moment, à 28 ans, Simon a le mérite de la décloisonner, certes juste un peu et c’est déjà pas mal !

Anna Dello Russo, la dernière sapeuse milanaise

Anna Dello Russo par Adam Katz Sinding pour 21ème

Faire de chaque apparition, un évènement. Anna Dello Russo est une sapeuse, une sapeuse milanaise. A 55 ans, l’editor at large du Vogue nippon a un des looks les plus pointus de l’industrie de la mode. Revendiquant à la fois théâtralité et esprit italien, un esprit lui permettant d’exprimer sa liberté tout en respectant les proportions, Anna est l’incarnation de cet art, la mode, à l’instar de sa prédécesseure et compatriote, Anna Piaggi. Cependant, elle a modernisé l’approche de Piaggi en y apportant une touche de sex appeal, de rigolo, de fou, tout en restant accessible et désirable. A la pointe, traditionnelle, romantique, testeuse de limites, amoureuse des combinaisons de matières, de superpositions et d’imprimés, Anna Dello Russo est un bonheur pour les street photographers parce qu’elle leur donne constamment de quoi se mettre sous la dent et octroie une sorte de prélude à la rue, parce qu’au fond c’est là que tout commence. Comme si, elle attendait une street validation, qu’elle savait que sa street crédibilité se jouait constamment avant chaque show. Le débat sur la photographie de rue prend tout son sens, il s’agit avant tout de photographier, non pas ce qui nous ressemble, mais ce qui nous semble beau, ce qui nous semble attrayant, intéressant, différent… Alors, ce constat me semble biaisé, car ce qui nous semble beau n’est-il pas la résultante de ce que la société nous dit de la beauté, du convenable, de l’éditorial ? Les fashion weeks n’excluent-elles pas, par nature, ce qui ne lui semble pas photogénique et/ou directement sorti des défilés de mode ou des magazines ? J’ai un immense respect pour ces photographes qui bravent les intempéries et qui rendent la mode vivante. La presse magazine doit prendre ses responsabilités, parce qu’elle mandate ces street photographers et donc, elle a un regard sur la parution des images. La diversité devrait être de mise, parce qu’elle est bénéfique pour tout le monde, à chaque fois et à chaque instant le but est d’être à l’affût de style aussi flamboyant qu’Anna Dello Russo. Ni plus, ni moins. Ni blanc, ni noir. Ni jeune, ni vieux. Ni fine, ni mince, le maître-mot est flamboyant. Je partage donc ce cri du coeur de la rédactrice mode afro-américaine, Lindsay Peoples. La photographie de rue appartient à la rue et la rue est l’endroit le plus démocratique au monde. Anna est l’essence même de la mode, pas un idéal, juste une philosophie prônant le vêtement comme mode d’expression. Elle incarne ce plaisir de s’habiller, ce plaisir de bien s’habiller qui lui n’est pas exclusif à un groupe. La mode devient alors un prétexte pour entamer une discussion avec nous. Anna continue à amorcer ce dialogue, en proposant à la vente sa collection personnelle et conséquente de fringues sur Net-A-Porter et donne ainsi la possibilité à ceux qui aiment discuter de la mode de pouvoir la porter et d’ainsi perpétuer sa flamboyance.

La fascination Basquiat

Jean-Michel Basquiat

La pop culture s’approprie de temps à autre un artiste, un style vestimentaire, un aliment pour ses diverses vertus…  Il y a eu la vague Frida Kahlo qui fascine autant qu’elle révulse. A la fois icône lesbienne, hispanique, afro quelque chose, féministe, Kahlo est devenue une figure moderne et une réponse fantasmée à toutes nos problématiques d’émancipation. Son art est empreint de souffrance, d’amour, de jalousie, de fleurs, d’un rapport à la beauté singulier et de difficultés sur sa condition d’artiste féminine handicapée, le tout dans un Mexico du début du XXème dont on imagine difficilement l’ambiance. Je crois que ça fait écho à notre époque, ce besoin de constamment retourner dans le passé pour trouver des réponses à ces malaises contemporains. Jean-Michel Basquiat, à mon sens, dans la même veine que Frida Kahlo, a eu son parcours fracassant, fascinant et curieusement intéressant. D’origine haïtienne et portoricaine, artiste-peintre autodidacte, musicien, pionnier de l’underground new yorkais, il a commencé en graffant le sigle SAMO (Same Old Shit) sur les trains. Il a fréquenté le gratin, il était l’ami d’Andy Warhol, une autre figure incontournable de l’art contemporain new-yorkais. Basquiat a su transposer à travers ses griffonnages compulsifs, sa vision infantile et à la fois mature d’un art qui aurait pu rester marginal. Décédé d’une overdose à 27 ans, Basquiat nous a laissé une oeuvre discutable et largement discutée. Je comprends cette fascination des médias pointus qui s’imaginent que la mélancolie de son époque correspond aux prémices de la nôtre. Au fond, je crois qu’on en parle parce que Basquiat est un artiste qui vend, un artiste noir mort qui vend. L’appropriation par la frange afropolitaine est compréhensible, mais elle édulcore son impact et revêt ouvertement le côté marketing qu’il dénonçait. On le placarde partout, sur des pulls comme P. Diddy ou Puff Daddy ou Sean Combs pour une collection capsule, en costume pour Halloween, on raconte les mêmes histoires et on en invente d’autres à son sujet alors qu’il est mort il y a 30 ans, sans penser une seule seconde à ce qu’il aurait vraiment voulu.