La française est-elle seulement blanche, parisienne et conne ?

Crédits : Harry Gruyaert

Paris est une marque. De nombreux auteurs bobos perpétuent le caractère mythique de la parisienne blanche, cultivée et prétentieuse. Celle, blonde ou brune au choix, qui boit son café noir en terrasse, cigarette à la main, dès 10 heures du mat, se bourre de pain, tout en citant Baudelaire en baisant et bla bla bla… Alors pour ne pas frustrer l’imaginaire de sa base, Canal Plus propose une série écrite par Zabou Breitman, Paris etc. Création originale, mon oeil. La bande-annonce n’annonce rien, elle donne juste la nausée. Quand les Américains nous dopent à la Queen Sugar, Insecure, Master of None… c’est surréaliste. Je pense sincèrement qu’il n’y a pas de saine compétition et de diversité, que les auteurs français ne sont pas en phase avec la réalité du coin de la rue. La déconnexion avec notre société qui vit des changements sociaux, économiques et politiques est flagrante. Sur papier, Paris etc. se veut révolutionnaire et tente de tordre le cou aux clichés concernant la parisienne parfaite tout en les perpétuant. Cette fois, elle dit « merde », plus elle le dit en foutant une pêche à son interlocuteur plus c’est mignon. Personnellement, je suis agacée par ces Zabou & co qui ne bougent pas leurs fesses de Montmartre et/ou du Marais. Je pensais qu’il serait impossible en 2017 d’écrire autant d’inepties et de qualifier ces anachronismes de nouveaux, de féministes, de métissés, de créatifs voire pire, d’originaux. Quand est-ce que la télévision française commencera à ouvrir les yeux, en toute honnêteté, sur ce monde en pleine mutation et proposera d’autres narrations, sans tomber dans la victimisation ? Paris est l’une des villes les plus multiculturelles du globe, il y a un tas de femmes, un tas d’histoires de femmes et des milliers de manières d’être parisienne. Je regarde rarement les séries françaises et je comprends pourquoi ça ne décolle pas. Je crois que c’est un élément de réflexion, depuis le temps qu’on le rabâche. Juste à côté, on est pas obligé d’aller si loin, les Anglais, les Espagnols et les Allemands ont trouvé la formule. Paris etc. est une comédie romantique déclinée en série. Archaïque, ridicule et snobe, assez pour ne pas se sentir concerné.

Gueras Fatim, l’introspection afropolitaine

Le label créé en 2015 par Fatoumata Guirassy, Gueras Fatim est un ovni. Originaire de Vichy, la créatrice propose une approche disruptive de la mode. Ce que je trouve d’autant plus intéressant, ce sont les réelles références et les inspirations qui se cachent derrière ce style à la fois effortless, athlétique et également très féminin. Les visuels sont léchés, la présentation est irréprochable et sa vision en tant que créatrice est affutée. Fatoumata utilise la création artistique comme un exutoire, un retour aux fondamentaux et à sa propre histoire. Une sorte de quête spirituelle dont elle apprend le chemin à prendre, au jour le jour. A seulement 27 ans, Fatoumata a le souci de raconter un récit qui ne ressemble à nul autre tout en faisant écho au nôtre, à son héritage et à ses deux pays d’origine, le Sénégal et la Guinée. Si vous voulez vous en mettre plein les yeux, faites un tour sur son e-shop. Mention spéciale pour le survêtement fendue sur le côté, à trois bandes, et la brassière en dentelle, de vraies bombes. Je lui prédis un putain de futur parce que Fatoumata Guirassy a tout d’une très grande.

Fatoumata Guirassy

Parles-nous de tes débuts, de la naissance de Gueras Fatim. Quand, où et surtout comment tout cela a commencé ? Ma première collection a vu le jour en janvier 2015. J’étais dans une période assez complexe de remise en question et de retour à moi-même. Devenir chef d’entreprise faisait partie de ma liste d’objectifs à atteindre avant mes 25 ans. Peu importe les moyens, je m’y suis lancée à 24. Je sentais que c’était le moment de faire les bons choix et de commencer à bâtir mon avenir. Je n’ai pas eu de déclic, j’ai fait ce que j’ai toujours voulu faire sans aucun doute. La toute première fois que j’ai entendue parler de toi, j’avais du mal à discerner qui tu étais. Ton nom sonnait un peu hispanique, à mon sens. Pourquoi ne pas avoir gardé ton nom d’origine ? Guirassy est un nom présent en Afrique de l’ouest. Pour la marque je voulais quelque chose de plus recherché avec une forte identité. L’idée était de partir de Guirassy Fatoumata et de créer quelque chose de nouveau. Il y avait une volonté de semer la confusion, d’où ce mélange de masculin/féminin. D’ailleurs beaucoup d’hommes me demandent : « Alors Gueras fatim version menswear, c’est pour quand ? » et il est très important pour moi qu’ils puissent également s’imaginer en porter pour la suite.

Guirassy est un nom présent en Afrique de l’ouest. Pour la marque je voulais quelque chose de plus recherché avec une forte identité. L’idée était de partir de Guirassy Fatoumata et de créer quelque chose de nouveau. Il y avait une volonté de semer la confusion, d’où ce mélange de masculin/féminin.

Quel a été ton parcours avant de créer ton propre label ? Après la troisième, j’ai étudié l’artisanat et les métiers d’art option couture flou. J’insiste sur le fait que je n’ai pas fait de « grande école de mode », du genre Esmod. Beaucoup de jeunes pensent qu’il est impossible de réussir dans ce domaine sans passer par cette étape. Arrivée à Paris en 2012, je suis entrée dans une boîte d’intérim spécialisée dans les métiers de la mode, ce qui m’a permis de travailler en atelier de couture et en showroom. C’était super de travailler dans les grandes maisons et de pouvoir apprendre et observer mais un moment cela ne me suffisait plus, ce que je voulais par-dessus tout c’était créer. Je ressentais un fort besoin de m’exprimer et d’investir en moi, alors je me suis dit que si personne ne me donner ma chance je devais créer mes propres opportunités. Comment définirais-tu ton esthétique ? Dans mon imagerie je travaille sur l’équilibre des éléments, occuper l’espace avec peu d’artifices. Comme le faisaient les précurseurs de l’esthétique noire tels que Seydou Keita et Malick Sidibé. Techniquement j’aime les lignes simples, les belles matières, j’accorde beaucoup d’importance aux détails.

Lookbook – Crédits : Martin Lagardère

Quelles sont tes influences ? Est-ce que tu puises dans ton héritage mode ? Les traditions d’Afrique noire et arabe mais pas que ! Je m’intéresse à toutes les cultures et spiritualités en général. J’ai un faible pour les 70’s à 90’s, le sportswear et le vestiaire masculin. Oui, bien sûr ! Je puise dans mon héritage mode. Ma mère m’a toujours inspiré, et au-delà de la mode, Gueras Fatim est une façon pour moi d’honorer la mémoire de mes ancêtres. Chacune de mes collections porte un nom en diakhanké, c’est la langue d’une ethnie d’Afrique de l’Ouest peu connue du grand public. Quand t’es-tu aperçu que tu étais faite pour ça ? Au collège, j’ai commencé à créer et customiser mes vêtements, c’était un moyen pour moi de me démarquer. Je voulais juste être cool et j’adorais faire ça ! Pour ce qui est de la créativité, je pars du principe que c’est un don. On y est plus ou moins sensible,  il faut l’entretenir, entraîner son cerveau et son œil. Je trouve que c’est la phase la plus passionnante de mon métier.

Je puise dans mon héritage mode. Ma mère m’a toujours inspiré, et au-delà de la mode, Gueras Fatim est une façon pour moi d’honorer la mémoire de mes ancêtres. Chacune de mes collections porte un nom en diakhanké, la langue d’une ethnie d’Afrique de l’Ouest peu connue du grand public.

Que raconte Gueras Fatim et quel type de clientèle cibles-tu ? Il y a une flopée de créatrices dites  » afro » et comment tires-tu ton épingle du jeu ? Gueras Fatim raconte à chaque femme qu’ elle est riche de ses ancêtres et de son héritage culturel et spirituel, et ce, peu importe d’où elle vient et ceux en quoi elle croit, elle doit en faire une force. Ma clientèle est ouverte sur le monde, elle aime les pièces de qualité et chargées d’histoire. C’est le type de femme qui n’achète pas que pour la marque mais qui fonctionne au coup de cœur, que la pièce vienne d’une fripe ou d’une maison de luxe. J’ai habillé tellement de femmes différentes qu’aujourd’hui je ne peux pas vraiment dire qu’il y a une femme Gueras Fatim. Ce qu’elle aime, c’est surement ce côté effortless. Je me dois de tirer mon épingle du jeu vis-à-vis de tous les créateurs en général, qu’ils soient afro ou non… Je dirais que pour cela, je dois raconter l’Afrique autrement que dans un imprimé wax, car même si c’est un tissu que j’affectionne beaucoup, j’essaie d’aller au-delà du cliché.

Lookbook – Crédits : Martin Lagardère

En ne faisant poser que des modèles de couleurs n’as-tu pas peur d’attirer qu’une seule catégorie de personnes ? Je fais poser des modèles de toutes carnations. Pour ma première collection, je ne voulais pas être là où l’on m’attendait, j’ai donc choisi une modèle blanche. Il est vrai que la majorité de mes modèles sont des femmes de couleur et ce serait mentir de dire que je n’ai pas peur d’attirer qu’une seule catégorie de personnes. Cependant, depuis toujours les femmes de couleurs s’habillent avec des vêtements portés par des femmes caucasiennes censées représenter la norme sur les affiches publicitaires ou dans les magazines, et cela ne nous empêche pas de consommer pour autant. Avons-nous le choix ? Certes il y a une amélioration, aujourd’hui nous sommes plus représentées mais il y a encore un travail à faire pour changer les mentalités. Clairement, si je devrais suivre les règles pour être plus vendeur et que toutes les catégories de personnes puissent s’identifier, je devrais inclure plus de modèles caucasiens, or c’est aux gens de faire preuve d’ouverture d’esprit. Comment envisages-tu les mois à venir ? Ils seront très chargés ! La collection SS18 intitulée « Mbé horo – Nous sommes tous nobles » vient de défiler à Bruxelles lors de l’Ethno Tendance Fashion Week. J’ai hâte de créer de nouveaux visuels et j’aimerais également faire une présentation à Paris. Il y a pas mal de nouveaux projets pour 2018. Gueras Fatim élargie sa gamme de produits, je ne peux pas trop en dire pour l’instant mais je vous invite à nous suivre pour rester informé !

Nicole Atieno, la fille de Kisumu

@gucci @nicoleatenio

Derrière les paillettes et les podiums, il y a toujours une sorte de storytelling autour de la cendrillon moderne. En les regardant, on a le soupçon d’un pays lointain, le sentiment d’être représentée quelque part. D’où vient-elle ? Son visage m’a-t-il l’air familier ou pas ? Nicole Atieno est l’une des égéries de la campagne Gucci. A seulement 21 ans, la jeune mannequin germano-kényane enchaîne les contrats avec les plus grandes maisons de haute couture, les magazines et même le géant espagnol de la fast fashion, Zara, se l’arrache. Elle fait son job et le fait bien. Pourtant, l’ascension de Nicole symbolise quelque chose de plus grand. Elle symbolise ce qui se cache réellement derrière le concept de l’immigration. Le combat d’une mère venue s’installer plus tôt en Allemagne pour offrir une vie meilleure à sa progéniture. En mettant sa ville natale, Kisumu, sur les feux des projecteurs, elle propose une histoire plus humaine de l’immigration. Je suis toujours intriguée par celles nées pleine de grâce. Je me souviens de la frénésie autour des somaliennes, Iman et Waris Dirie, de l’éthiopienne Liya Kebede ou encore de la sud-soudanaise, Alek Wek. Au fond, la beauté n’est qu’un prétexte. Ces modèles apportent un débat géopolitique à une industrie aussi narcissique et matérialiste que la mode. Elle lui donne un sens. Elles sont des ambassadrices, des visages photogéniques de guerres déshumanisées, de famines qui font les unes des journaux télévisés, des camps de réfugiés dont on ose à peine imaginer l’insalubrité et de la misère du continent le plus riche au monde. Malgré elles, souvent par elles, elles rendent compte des réalités de l’immigration, de l’exil, de la déportation et tendent la main à ceux qu’elles ont laissé derrière.

Teen Vogue, la fin d’une ère qui venait à peine de commencer

@teenvogue

Le story-telling était parfait. J’ai appris la nouvelle en lisant l’hommage de la styliste et rédactrice mode freelance, Solange Franklin, qui y a fait ses classes. Teen Vogue avait un truc, un truc qui donnait envie de croire en l’avenir de la presse. Je suis choquée par la nouvelle. Une seule année, il aura fallu d’une seule année pour enterrer la publication papier après le tour de force presque politique d‘Elaine Welteroth, la rédac’ chef du turfu. C’était trop noir pour être vrai. Condé Nast le savait. Cette mort était programmée. Intelligent, ouvert, racisé et pointu, le groupe médias américain se fout de tout ça et veut faire des économies en impression, surtout de fonctionnement. J’y ai cru dur comme fer et si le revirement militant et féministe de Teen Vogue n’était que du cinéma ? J’en doute. Teen Vogue va manquer. Il était le manuel de ces Power Girls, ces meufs intelligentes et mignonnes, parce que l’un peut aller avec l’autre, talentueuses et militantes. Les Rowan, les Yara, les Amandla, les Zendaya, les Solange ont perdu leur plateforme. Une plateforme importante parce que l’estime de soi se consolide à l’adolescence. Vous allez me dire Internet est là, en grande fervente du format papier, j’ai mal. Teen Vogue a appris à des jeunes filles d’aimer la texture de leurs cheveux, la structure de leurs visages et d’embrasser leurs formes. Je fais partie d’une génération de femmes qui n’a pas eu la chance de grandir avec des modèles qui lui ressemblaient en couverture de magazines. Etre forte était enfin devenue tendance et je regrette déjà cette ère !