Coely veut juste que maman soit fière

J’ai écouté Coely, la première fois, sur Spoiler de Baloji. Son couplet a provoqué en moi une sorte de tsunami d’énergie complètement inédite. Different Waters, son premier album studio sorti en mars 2017, est empreint de cette même puissance. Dans un anglais impeccable, l’Anversoise mêle pop et électro à ses influences hip hop des années 90 et, à quelques rudiments de lingala et de français, ici et là, afin de nous rappeler, en toute subtilité, d’où elle vient. Le résultat est facile à écouter, funky et authentique. Je voulais rencontrer l’enfant prodige du hip hop belge, rencontrer cette fille capable de me redonner foi au rap féminin. Je ne savais pas à quoi m’attendre. Je m’étais mis en tête qu’elle pouvait me décevoir, ne pas être si spéciale. Le rendez-vous est fixée. Sous la neige, je me rends à l’Ancienne Belgique, en plein coeur de Bruxelles, avec ses refrains entêtants dans les oreilles. Coely se livre en franglais, dans un entretien exclusif pour AWK Studio, sur ses débuts dans le rap, sa famille et la rencontre qui a changé sa vie.

Crédits : Jesse Willems / Universal Music Group

J’avais une vague idée de ce qu’elle pouvait me raconter grâce à toutes mes recherches à son sujet. J’ai lu tout ce qu’on peut pondre à propos de ces artistes belges dits transversaux, novateurs ou encore atypiques à l’instar du phénomène national, Stromae. Ce qui est marrant avec Coely Mbueno, c’est qu’elle chamboule tous les clichés de la rappeuse provocante, masculine et/ou bling bling. Coely est juste Coely. une ancienne enfant de choeur qui passait son temps à danser devant l’écran en reproduisant les mimiques vocales de ses artistes préférés. Kanye West, 50 Cent, Jay-Z entre autres, mais également les dogmatiques dames de la scène soul/r&b comme Lauryn Hill, Mariah Carey et sa compatriote flamande, Selah Sue. Elle explique, en réajustant son bonnet posé sur ces longues tresses, comment elle a chopé cet accent anglais : « Ici en Belgique, on avait MTV. Je tiens à préciser que le MTV de maintenant n’a rien à voir avec celui d’avant. Sur le MTV belge toutes les musiques étaient en anglais, nous n’avions que des sous-titres en néerlandais, voilà pourquoi dès l’enfance nous avons cette facilité avec l’anglais ».

Ain’t Chasing Pavements sera sa carte de visite, son introduction au grand public belge. Ce titre rappelle, sans nul doute, les grimeuses britanniques Estelle et Ms. Dynamite au plus haut de leur forme et s’immisce avec succès sur la radio populaire belge Studio Brussel. Avec l’aide du label Beatville, un collectif regroupant managers et producteurs, l’Anversoise soumet son premier EP, Raah The Soulful Yeah. Telle une pile électrique, sa personnalité entière se révèle lors de toutes ses prestations live : « Lorsque je suis sur scène, je donne tout. Je me demande à chaque fois d’où me vient cette énergie que je partage avec le public et une fois assise, j’ai juste besoin d’une chose, dormir ! », lâche-t-elle, en riant. Sa carrière prend assez vite des allures internationales et à 24 ans, Coely a déjà fait les premières parties de Kendrick Lamar, Snoop Dogg, Jessie Ware ou encore Kanye West. Niels Van Malderen, Filip Korte et Yann Gaudeuille lui façonnent des sons qui lui collent à la peau pour Different Waters, enregistré au studio Maguerite à Termonde. Y figurent notamment les titres : My Tomorrow, Don’t Care et Ain’t Chasing Pavement aux côtés de No Way, un hymne groovy venu tout droit d’une autre décennie.  

J’ai connu ça, l’éducation à la congolaise qui érige les études supérieures au rang de passeport ultime, les répétitions sans fin de la chorale de l’église qui rythment les week-ends, les moments de solitude à coucher ses pensées dans un carnet, qui n’avait rien d’intime tant l’intimité est une notion inexistante chez nous et les après-midis à la Maison de quartier pour tuer le temps.

Toutes les deux posées l’une face à l’autre sur des fauteuils vintage, elle me raconte son adolescence, une adolescence qui fait écho à la mienne, à quelques détails près. « Au début pour ma mère, c’était très difficile. Elle ne voulait pas que je chante, explique Coely, elle pensait d’abord à mes études. J’allais tout le temps au centre de jeunesse, mais je ne disais rien pour éviter les remarques du style, « Toi, toujours la musique ! ». Les workshops, c’était pour les garçons. Les filles ne venaient pas pour la musique, mais plutôt pour la danse, pour répéter ». J’ai connu ça, l’éducation à la congolaise qui érige les études supérieures au rang de passeport ultime, les répétitions sans fin de la chorale de l’église qui rythment les week-ends, les moments de solitude à coucher ses pensées dans un carnet, qui n’avait rien d’intime tant l’intimité est une notion inexistante chez nous et les après-midis à la Maison de quartier pour tuer le temps.

La belgo-congolaise ressent, pour la première fois, cette vague qui a tout emporté sur son passage, un après-midi supposé rester aussi banal que possible. « Un jour, des amis sont venus me voir, ils ont dit aux  producteurs, un peu social worker, qu’ils devaient m’entendre chanter. Sans vraiment comprendre, je me suis mise à rapper. D’où est-ce que la force m’est venue ? Je ne sais pas. J’ai commencé à crier comme si j’étais en colère, une colère qui venait de nulle part mais j’étais dedans, quoi. Je suis ensuite sortie de la cabine d’enregistrement et tout le monde me regardait. Tout le monde disait : « C’est terminé pour nous, tu rappes mieux que nous tous ! » en m’applaudissant et voilà, comment je les ai connu. Je ne me saurais jamais douté que ça allait prendre une telle ampleur ». A la suite de son interprétation très personnelle de Moment 4 Life de Nicki Minaj, Coely tape dans l’oeil du trio de producteurs.

Les rires fusent et les langues se délient. Je lui demande ce qu’elle pense de la scène rap féminine internationale et surtout, de l’hyper sexualisation de l’industrie musicale alors que j’aperçois sa paire de Fila posée sur le sol. Va-t-elle un jour devoir se dénuder ? Ressent-elle une quelconque pression ? Coely ne cache pas l’influence que Nicki Minaj a eu sur sa carrière, mais assure « qu’on peut changer cette image ». Son visage prend, tout à coup, un air sérieux : « J’aime être bien habillée lors de mes prestations, ce n’est pas pour autant que je dois me sapper comme une bitch. Je peux être sexy, mais je ramène le côté classe, je fais le contre-pied. J’aime être respectueuse. Je sais qu’un jour la mode changera. Missy Elliott, Lauryn Hill… ce sont des femmes que j’aime regarder. J’aime Nicki. Je kiffe sa façon de rapper, son flow, mais son côté sexy, non ! ». En coulisse, son entourage veille au grain. Aussi bien ses producteurs, qui, au fil des années, sont devenus des grands frères pour elle et, celle qui a toujours été à ses côtés, dans l’adversité.

En coulisse, son entourage veille au grain. Aussi bien ses producteurs, qui, au fil des années, sont devenus des grands frères pour elle et, celle qui a toujours été à ses côtés, dans l’adversité. D’ailleurs, la rappeuse lui dédie Celebrate pour honorer sa combativité dans les épisodes malheureux du quotidien et lui rappelle ainsi, qu’elle n’oublie rien de tout ce qu’elle lui a inculqué.

D’ailleurs, elle lui dédie Celebrate pour honorer sa combativité dans les épisodes malheureux du quotidien et lui rappelle ainsi, qu’elle n’oublie rien de tout ce qu’elle lui a inculqué. En parlant de sa maman, Coely se remémore son parcours : « Ma mère dirigeait la chorale où j’ai commencé à chanter quand j’avais 14 ans. Elle a eu une vie difficile. Nous n’étions peut-être pas très riches, mais la pauvreté ne nous faisait pas peur car on priait beaucoup et on restait positif. Elle a tout fait pour que mes frères et moi, nous nous en sortions. Aujourd’hui, elle est fière, car elle comprend mieux ». Son emploi du temps a nettement changé. La chorale et la Maison de quartier ne sont plus que des anecdotes, des anecdotes dont elle aime se souvenir pour éviter le syndrome de la grosse tête. Installée à 30 minutes en train de Bruxelles, Coely vit désormais de son art tout comme ceux qu’elle regardait religieusement sur MTV. Néanmoins, la rappeuse relativise le côté financier : « J’arrive à prendre soin de moi. Je ne suis encore pas arrivée au niveau où je peux acheter une maison pour ma mère, mais je suis confiante ».

Encore abasourdie par ce qui lui arrive et consciente du travail accompli, Coely use de garde-fous dans le seul but de continuer à kiffer l’aventure, comme au premier jour. Elle avouera que si cette houle, qui l’a jusqu’ici accompagné, commence à perdre de son intensité, il n’y aura plus aucune raison de se forcer. « Je me suis toujours dit que si je changeais, si je devenais une autre personne, j’arrêterai la musique. Parfois, il faut prendre du recul pour mieux revenir. Nous sommes des artistes, mais nous sommes avant tout des humains. Nous avons des soucis, des sentiments, des mauvais jours…». J’insiste pour qu’elle reprenne ce fameux couplet qui m’a amené ici. A ma demande, Coely s’exécute. A la fin de notre entretien, elle me confiera avoir eu le sentiment de m’avoir rencontrer quelque part, que mon visage lui semble familier. « Peut-être, lui dis-je, lors d’un mariage, d’un baptême ou à je ne sais quel événement », qui sait ? Moi, j’avais l’impression de me retrouver, encore une fois, à quelque détails près, bien sûr.

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