Kiti Makasi, le design selon Sandrine Ebene de Zorzi

Je ne voulais pas écrire un truc passe partout sur Sandrine Ebène de Zorzi. Je lui ai soumis l’idée d’une playlist, elle a adoré. Créatrice du label Ebène Sand, cette ébéniste franco-congolaise hors pair m’avait déjà ouvert les portes de son atelier dans le quartier Belleville à Paris. Sandrine y mêle design occidental et ressuscite les savoir-faire africains. Elle m’avait présenté avec fierté sa chaise, surnommé en lingala « chaise forte », Kiti Makasi, faite en partenariat avec l’ancien ébéniste de Mobutu. Elle m’avait énuméré les bois qu’elle utilisait : le tola, l’iroko, le wenge… et chacune de leurs spécificités.

@ebenesand

Nous avions longuement discuté sur les conséquences de la déforestation sur l’écosystème, sur son amour du bois et les nombreuses richesses pillées de son pays d’origine, la République démocratique du Congo. Je buvais ses paroles. Sandrine est d’une douceur et je vous avoue que je m’attendais à une playlist plus paisible, non, elle est tout en contradiction, à la fois : révolutionnaire, poétique et féministe, comme elle, en fait. Ce sont les morceaux qu’elle écoute quand elle bosse sur ses chaises, quand elle a besoin d’inspiration ou tout simplement pour décompresser. Je trouve que c’est une façon originale de rentrer dans son univers.

1 – UNDER PRESSURE / David Bowie :  » Cette musique me donne envie d’aller plus loin, d’avancer sans cesse. » 2 – MY FAVORITE THINGS / John Coltrane : « Elle m’inspire énormément et m’apaise. » 3 – WOMAN / John Lennon :  » Cette chanson est pour toutes les femmes qui donnent de l’inspiration aux autres. Pour moi, elle me réconforte et être femme et mère, me donne de la force et me rend fière. » 4 –  BY YOUR SIDE / Sade :  » Me fait penser à ma fille merveilleuse, intelligente, qui est (à mes côtés) chaque jour, qui m’inspire, et m’aide énormément dans mon travail et je lui en suis reconnaissante. Comme dit la chanson ( You know me better than I – Tu me connais mieux que moi-même). » 5 – LIBERIAN GIRL / Michael Jackson : « Juste parce que c’est Michael ! » 6 – PITIE  / Tabu Ley Rochereau : « Un rappel aux origines, la rumba congolaise me transporte… » 7 – PLUME / Nekfeu : « Être contemporain autant qu’intemporel… une plume, légère et forte en même temps… » 8 – MARIO (Ok Jazz) / Franco : « La base… » 9 – AIN’T GOT NO, I GOT LIFE / Nina Simone :  » Nina, my role model, ma muse… » 10 – DNA / Kendrick Lamar :  » ADN… Ce personnage est juste rempli de talent ! Un autre modèle. » Juste une petite dernière pour la route… BONUS : PERFECT DAY / Lou Reed

Uchawi est le rêve congolais

Mystique, magique et atypique, l’esthétisme selon la styliste franco-congolaise se prénomme Uchawi. En swahili, Uchawi signifie magie. Avec Laëtitia, nous partageons plusieurs points communs : La République très démocratique du Congo et la France. Je suis Uchawi de loin depuis plus d’une année et je suis subjuguée par son initiative de créer un label léché et résolument cool Made in Congo. Furieusement optimiste, engagée, casual chic et branchée, la marque africaine s’amuse des codes de la mode congolaise. A l’ère du digital, ce concept multiculturel incarne les valeurs de son temps et amorce, ainsi, sa propre démarche de « contre-colonisation » à l’instar de la créatrice de mode italo-haïtienne Stella Jean. Néanmoins, l’hystérie contagieuse de Kinshasa reste l’une de ses principales inspirations. Je voulais en savoir plus. Je l’ai donc contacté. Après plusieurs échanges par mail, elle s’est prêtée au jeu des questions-réponses.

@titiakandolo

Où as-tu grandi ? En banlieue parisienne, dans le fameux 9-3. A quand remonte ton intérêt pour la mode ? Je dirais 16-17 ans, j’ai toujours été attirée par les arts en général, le spectacle, la photographie… à ce moment, je faisais de la danse et j’ai donc découvert l’univers du spectacle. Mais au-delà de tout cela, je trouvais surtout fascinant ce qu’on pouvait faire ressortir de plus grace aux costumes de scène. Je constate en regardant ton CV que tu as travaillé avec de nombreuses pop stars telles que Rihanna, Kanye West… Est-ce que ça aide pour la création d’une marque, de lancer son propre business ? Oui, absolument ! Je dirais que c’est justement en ayant travaillé sur toutes les collaborations KANYE x APC et YEEZY x ADIDAS que j’ai « appris » à construire une collection, l’univers qu’il y a autour, l’essence d’une marque. J’ai vu tous les stades d’évolution. De plus, la construction de costumes pour les shows vous aide également à aiguiller votre oeil personnel. Cela vous forge !

Sinon, je dirais que c’est confortable, interchangeable et accessible. Uchawi est une marque africaine aux inspirations diverses et variées. Chaque produit est intemporel. Les produits peuvent se marier entre eux d’une saison à l’autre.

Comment tes parents le vivent ? Ils m’encouragent et m’aident beaucoup. Il arrive des fois que ce soit mon père qui aille faire les envois de commandes Uchawi ou encore que ma mère fasse des retours shopping, les paiements fournisseurs… Elle coud aussi donc elle m’aide de temps en temps sur des produits que je développe. Mon père a fait des études artistiques donc disons qu’il comprend ma trajectoire de vie et qu’il m’apporte même des projets ! Je pense avoir de la chance de ce que côté, car ce n’est forcément pas des milieux qui parlent aux parents de manière générale et encore moins aux parents africains.

@uchawiworld

C’est quoi la patte Uchawi ? Je crée justement pour ne pas entrer dans une boîte. Lorsqu’un designer crée, il n’essaye absolument pas de créer une signature, mais notre personnalité fait qu’avec le temps un livre s’écrit, une signature se dessine car un style s’installe, certes, mais pas au premier chapitre du livre. Je trouve prétentieux de parler de patte après deux collections et je n’ai pas de nom pour définir mon style non plus. Sinon, je dirais que c’est confortable, interchangeable et accessible. Uchawi est une marque africaine aux inspirations diverses et variées. Chaque produit est intemporel. Les produits peuvent se marier entre eux d’une saison à l’autre. A quelle femme est-ce que tu penses quand tu crées et comment la vois-tu évoluer ?  Aucune en particulier. Il n’y a pas de parfaite Uchagirl. Je designe et puis elles se retrouvent dans mes vêtements. Je ne souhaite pas penser « une femme » alors que nous sommes des milliards sur Terre. Je souhaite que toutes les femmes puissent se sentir libre de porter mes vêtements et le résultat est assez amusant car elles ont finalement toutes des profils différents, à l’image du monde d’aujourd’hui. Je dirais que les seuls points communs seraient que, ce sont des personnes avides d’expériences, de la vie et le mot « liberté » a une place majeure dans leur vocabulaire. Dans son évolution, elle serait beaucoup plus activiste.

J’avais envie de montrer aux personnes que je recrute, que l’Occident n’est absolument pas la solution à leurs problèmes, et surtout qu’il est possible de monétiser leur savoir que je considère comme étant « noble ». Avoir un travail stable, en vivre et surtout, le voir briller à l’international au départ d’un pays où personne n’y croit.

A quoi ressemble une journée-type maintenant que tu travailles sur tes projets ? Justement, je n’ai pas de journées-types. Chaque jour est un nouveau combat, une nouvelle surprise. La première chose que je fais chaque matin, c’est checker mes mails avant tout car c’est là que tout se passe puis la musique donnera le ton pour le reste. Et puis j’enchaine les rendez-vous shopping, clients, fournisseurs tissus… Ou alors je peux également passer une semaine entière sans mettre le pied dehors. Puis disons que je travaille beaucoup dans ma tête avant d’appliquer quoi ce soit donc j’ai besoin de calme entre chaque tempête. Est-ce que la musique influence les directions que tu prends en tant que créatrice ? Absolument. Après mes mails du matin, c’est la seconde chose que je fais écouter un morceau. Je dis que si je n’avais pas été créatrice j’aurais peut-être fini dans la musique c’est sûr et certain ! La musique a occupé une place importante dans la vie de mon père et par conséquent dans la mienne également. Toutes les musiques que nous utilisons pour les campagnes Uchawi sont des morceaux faits spécialement pour, et j’assiste à la production. Je ne sais pas faire mais j’ai l’oreille. La frontière entre la musique et la mode est minime. Lorsque je travaillais pour Kanye, il nous faisait travailler de cette façon, mode et musique dans la même pièce, la synergie est alors transcendante !

@titiakandolo

Comment est-on reçu en tant qu’entrepreneur dans son pays d’origine, un pays qui ne t’a pas vu naître  ? Au premier rapport, je suis une étrangère. Ils sont toujours surpris de voir que je comprend le lingala, par exemple, étant donné que je n’y suis pas née. Ensuite, je ne suis pas une personne qui « montre que » donc pour eux ce n’est pas cohérent. De plus, j’ai commencé très jeune, et pire encore je suis une femme… au Congo, ça fait beaucoup d’un coup ! Aujourd’hui cela a changé, il y a eu beaucoup de presse entre-temps donc disons que je suis prise beaucoup plus au sérieux. Tu parles beaucoup de ton pays d’origine, la République Démocratique du Congo, pourquoi as-tu voulu qu’il soit au coeur de ton processus de production ? Car c’est le coeur de mon existence. Ce sont mes origines. Et lorsque j’y suis retournée en 2014, j’ai ressenti comme le besoin de rentrer chez moi et d’y construire quelque chose de significatif. Les gens vivent l’expression « A chaque jour suffit sa peine » mot pour mot. C’est à la fois un pays magnifique et malheureux. J’avais envie de donner plus qu’un sac de riz. J’avais envie de montrer aux personnes que je recrute, que l’Occident n’est absolument pas la solution à leurs problèmes, et surtout qu’il est possible de monétiser leur savoir que je considère comme étant « noble ». Avoir un travail stable, en vivre et surtout, le voir briller à l’international au départ d’un pays où personne n’y croit. Démontrer que le mot « possible » est absolument magique lorsqu’il opère. Au-delà d’être une marque fun, il y a tout d’abord un enjeu éthique.

La plupart des artistes congolais que je suis (Petite Noir, Badi, Fally, Baloji, Shay…) revendiquent leurs origines dans des genres de musique totalement différents en y ajoutant leur touche personnelle. C’est exactement le même processus chez Uchawi.  Et aujourd’hui, c’est tout le challenge de vendre du « Made in Congo » au sens large c’est-à-dire la culture entière sans masquer les imperfections.

J’ai super kiffé tes chemises pour hommes, elles font très vintage. Je peux me tromper mais j’avais l’impression de voir les chemises que les sapeurs congolais portaient dans les années 80, est-ce bien le cas et pourquoi ? Oui carrément, j’adore les années 80s au Congo, c’est pour moi l’élégance ultime et un style assumé !!! Uchawi, c’est le pont entre le Congo est le reste du monde. A travers ma marque, j’en apprend sur mon pays d’origine car j’y vis beaucoup plus et je fais énormément de recherches. Du coup à chacune des collections j’ai une histoire à partager à travers le vêtement car c’est un langage que je maitrise ! Et puis cela permet à beaucoup de jeunes, congolais ou pas, de voir notre culture d’un autre point de vue. Nous sommes tout de même l’un des rares pays d’Afrique à avoir une identité visuelle aussi importante, fortement liée à la musique et à de vrais courants « mode » ! J’ai le sentiment que tu veux récréer une esthétique congolaise, comme s’il était temps que la communauté se réapproprie la mode, ce qui explique tes collaborations en stylisme avec Fally Ipupa, Badi ou encore Shay ?  Oui, j’ai besoin de démontrer qu’il y a bel et bien une esthétique congolaise ainsi que des codes. Les Congolais ne se rendent pas compte de leur place dans cette histoire mode et, dans l’autre sens, on ne lui accorde pas non plus cette place. De plus, c’est un style qui malgré tout ce qu’on peut dire a marqué tous les esprits ! La musique fait partie de notre patrimoine culturel et disons que ça m’a piqué un peu de voir des artistes congolais « faibles » visuellement alors qu’on a tout un bagage où puiser. La plupart des artistes congolais que je suis (Petite Noir, Badi, Fally, Baloji, Shay…) revendiquent leurs origines dans des genres de musique totalement différents en y ajoutant leur touche personnelle. C’est exactement le même processus chez Uchawi.  Et aujourd’hui, c’est tout le challenge de vendre du « Made in Congo » au sens large c’est-à-dire la culture entière sans masquer les imperfections.

@uchawiworld

Les endroits où tu aimes te retrouver à Kinshasa ? Honnêtement, je suis extrêmement casanière. Donc dans quelques années je vous répondrais certainement mon propre jardin et toutes mes plantes ! Après s’il on aime sortir, l’ambiance chez nous ce n’est pas le week-end mais du lundi au dimanche donc il y a Bandal, qui est un quartier qui bouge pas mal, Beaumarchais ne dort jamais, il y des clubs assez top… mais je ne fais malheureusement plus tout cela ! Tu dirais que tu as un mentor ? Je dirais que j’ai eu des mentors, oui. Renelou Padora avec qui j’ai travaillé pour Kanye West pendant 3 ans mais que j’ai connu bien avant. J’avais 19 ans, un CV pas très intéressant mais elle y a trouvé quelque chose. Elle avait vraiment l’air très excité lors de notre première rencontre et puis j’ai énormément appris à ses côtés. Puis Sarah Diouf, car elle m’a donné mon premier job dans la mode. Ce sont probablement mes deux clés. Comment vois-tu ta marque évoluer dans cinq ans ? Une présence en points physiques dans plusieurs multimarques à travers le monde, un studio Uchawi sur Kinshasa, une manufacture en propre

Si Johannesburg avait des yeux…

Entre débrouille et passion, Themba Mbuyisa en a revendre. Venant d’un milieu modeste de Johannesburg, il exprime à travers son travail photographique la magie, que l’on ne côtoie pas assez souvent dans les médias, de son Afrique du Sud natal. A seulement 25 ans, le mec a un serial CV. Le travail de Themba a été exposé au Musée d’Art de Pretoria ainsi qu’à Londres dans le cadre de l’exposition Sony World Photography Awards. Il est régulièrement publié par l’édition sud-africaine d’Elle Magazine. Themba Mbuyisa capture son environnement et offre une pléthore de paysages au coeur et aux abords de Joburg, son sujet de prédilection. À la manière d’un photographe de street style, le jeune artiste dévoile ainsi les multiples facettes que peut revêtir son pays d’origine. Il s’est prêté au jeu de l’interview et j’ai énormément appris sur la réelle notion de persévérance et de créativité.

Themba Mbuyisa – Pool of hats

Où as-tu grandi ? J’ai grandi avec ma mère durant les premières années de mon existence puis j’ai emménagé avec le grand-père de mon frère quand j’ai commencé l’école et j’ai trouvé de nouveaux grands-parents. Je viens d’une famille élargie avec des cousins et leurs familles, c’était comme ça. Que faisaient tes parents ? Ma mère était une femme célibataire, elle n’avait pas de travail quand j’étais à l’école. Elle était volontaire pour un programme de santé au sein de notre communauté et elle gagnait un peu d’argent pour que nous survivions tous. Plus tard, elle a trouvé sa voie et elle est devenue travailleuse sociale, à son tour. Selon toi, quand est-ce que ton intérêt pour la photographie a débuté ? J’ai toujours été un enfant qui adorait dessiner et créer des oeuvres visuelles. J’étais également bon en mathématiques et sciences, je me suis orienté vers un bac en informatique à l’université du Witwatersrand mais les difficultés financières étaient trop lourdes à assumer la seconde année donc j’ai dû abandonner. En 2013, j’ai intégré le Market Photo Workshop, une école de photographie à Newtown, Johannesburg, pour apprendre la photographie. Une voie professionnelle qui me permettait de gagner de l’argent pendant mes études tout en continuant à étudier.

J’étais également bon en mathématiques et sciences, je me suis orienté vers un bac en informatique à l’université du Witwatersrand mais les difficultés financières étaient trop lourdes à assumer la seconde année donc j’ai dû abandonner.

Tu travailles désormais pour Elle Afrique du Sud, comment la connexion s’est faite ? Et selon toi, pourquoi sont-ils tombés sous le charme de ton esthétisme ? En 2016, j’ai gagné le ELLE Style Reporter Award  et, par la même occasion, j’ai rejoint l’équipe du ELLE sud-africain. J’ai eu la chance de travailler en tant que photographe professionnel une année après avoir obtenu mon diplôme. La récompense consistait à conceptualiser une page chaque mois pour les six prochaines publications. Ma responsabilité était de trouver un angle pertinent en rapport avec les thèmes abordés par le magazine et ensuite, mettre cela en images et écrire à ce sujet. Quand mon contrat de six mois s’est terminé, nous avons continué de développer cette page pendant les six mois qui ont suivi. L’équipe d’ELLE a estimé qu’elle avait sa place dans le magazine et qu’elle correspondait aux attentes des lectrices. Quand as-tu commencé à trouver ta propre expertise et que tu t’es considéré comme photographe ? C’est seulement maintenant que je commence à gagner confiance en moi et à me reconnaitre en tant photographe cependant je me suis toujours considéré photographe bien avant d’avoir mon premier appareil photo. Cependant, je pense qu’une bonne partie de mon assurance provient de la façon dont les gens réagissent par rapport aux images que partagent avec eux. Le travail que j’ai fait en 2013, durant ma première année d’études en photographie, m’a permis d’accéder l’année suivante, au Rural Scapes (nldr. une ferme au Brésil mais aussi un lab qui défend le « Rural Intermedia », soit la confrontation d’artistes au territoire et savoir-faire locaux), une résidence d’artistes à Sao Paulo. Donc, ces accomplissements m’ont aidé à croire davantage en moi alors que je continue à aiguiser mes compétences et mon esprit critique autour du concept de faire des photos.

Themba Mbuyisa – Arrested Development


Il est important de ne pas tomber dans ces travers traditionnels de vouloir faire comme ce qui existe déjà mais chercher à créer un contenu unique qu’on ne trouve pas sur Google. C’est ainsi que nous pouvons nous assurer que nous représentons l’Afrique, l’Afrique du Sud, Johannesburg d’une façon positive qui n’enlève rien à ce qui existe mais ajoute quelque chose de différent.

Tu appartiens à cette nouvelle génération d’artistes issus de la scène sud-africaine, d’une façon ou d’une autre tu représentes ton pays et son image, penses-tu qu’il en va de ta responsabilité de proposer une vision dynamique de l’Afrique du Sud ? C’est beaucoup de pression, en réalité, quand vous grandissez conceptuellement. J’ai même dû demander à une certaine publication de démonter un entretien que j’avais fait avec eux, trois ans plus tôt. Quand j’ai commencé la photographie, je n’avais pas d’idée de là où j’allais. Maintenant, tout semble plus clair et ce qui rendait les images publiées d’autant plus immatures. Il est important de ne pas tomber dans ces travers traditionnels de vouloir faire comme ce qui existe déjà mais chercher à créer un contenu unique qu’on ne trouve pas sur Google. C’est ainsi que nous pouvons nous assurer que nous représentons l’Afrique, l’Afrique du Sud, Johannesburg d’une façon positive qui n’enlève rien à ce qui existe mais ajoute quelque chose de différent. J’aime ton esthétisme, tu crées un contraste saisissant entre modernité et ethnicité, tu captures l’essence de Joburg et les différentes facettes de l’Afrique du Sud rurale, pourquoi est-ce important pour toi de jouer sur ces différents tableaux ? C’est important pour moi de re-représenter ma spécificité qui sera, je le crois, encore pertinente un long moment, toute ma vie, en fait. C’est important que je ne me perde pas dans le processus de recherche d’équilibre entre le passé, le présent et le futur pendant que je crée des images.

Themba Mbuyisa – Still Life

Est-ce que tu penses que c’est un temps opportun de représenter les différentes facettes de la femme sud-africaine noire, étant donné toutes les discriminations et violences dont elle est victime dans la société sud-africaine, dans l’ensemble de tes travaux ? Et pourquoi, à ton avis, est-ce si important ? Je crois que c’est le bon moment d’être jeune, noir et créatif. Nous avons été écartés un long moment et je crois que nous commençons à trouver cette étincelle qui recrée ce désir de réécrire notre propre histoire avec notre propre perception de la société. Je crois que cette génération, celle dont je fais partie, essaie de séparer les différences de valeurs entre un homme et une femme ce qui, davantage, accentue la nécessité de dépeindre les femmes en figures puissantes comme c’est le cas dans mon travail. Puissantes certes, mais également belles et sexy. J’ai été élevé par une mère célibataire dans des circonstances difficiles et je crois que cela a un impact sur ma vision des choses en tant que photographe. Qu’est-ce que tu aimes montrer de ta ville ? J’essaie de m’éloigner des tendances actuelles de murs blancs en toile de fond et de couleurs désaturées à la mode sur les réseaux sociaux qui ne disent pas grand-chose sur la personne photographiée au-delà des fringues qu’ils portent. L’Afrique est un continent magnifique avec des ciels bleus et des nuages imposants, des ombres soutenues et une lumière du jour éclatante et il est intéressant d’apprendre au monde qui nous sommes. Aussi, le cadre est totalement différent du reste du monde et je crois qu’il est intéressant d’en faire usage pour ainsi documenter notre style de vie, à l’africaine.

Je crois que c’est le bon moment d’être jeune, noir et créatif. Nous avons été écartés un long moment et je crois que nous commençons à trouver cette étincelle qui crée ce désir de réécrire notre propre histoire avec notre propre perception de la société.


Tu oscilles entre tes travaux éditoriaux chez ELLE Afrique du Sud et des demandes de marques telles que Lorna Jane, le Prince of Wales Polo Cup… Comment trouves-tu ton équilibre entre tes goûts personnels et les différentes commandes ?
 Honnêtement, l’année dernière, je photographiais presque tout ce qu’on pouvait me proposer mais les choses ont changé quand je suis devenu le premier photographe africain finaliste de la 32ème édition du Festival International de la Mode et de la Photographie de Hyères. Mon approche de la photographie a drastiquement changé. Je me suis rendu compte que mon travail était puissant, bien réfléchi, critique et bien exécuté, mais aussi qu’il a été rabaissé par le peu de temps investi quand il s’agissait de mes concepts personnels et ce n’était pas le cas avec tous les autres projets où je pouvais être impliqué. Ainsi, à mon retour de France, j’ai rejeté beaucoup de travaux de photographie, des appels et des réservations qui ne me permettaient pas d’aiguiser mes compétences et m’aider à voir plus loin. Qu’est-ce qui t’inspire ? D’où viennent tes idées ? Tu dois, régulièrement, t’orienter vers de nouveaux points de vue, comment restes-tu inspiré et vers quoi ton regard se porte-t-il généralement ? Les idées me viennent naturellement, bien que parfois j’aie besoin de plus de temps pour les aider à se manifester. Ce sont des choses simples comme imaginer comment pourrait être la vie, par exemple, et souvent, je fais graviter ma réflexion autour des expériences de vie et boom, j’obtiens des idées sur la façon dont je dois appréhender ce sujet spécifique ou la personne à photographier. Ah ah ah, généralement, ça se passe ainsi !

Themba Mbuyisa – Prince of Wales Polo Cup

En tant qu’artiste, utilises-tu tes opportunités professionnelles afin d’expérimenter d’autres concepts même si l’argent n’est pas toujours au rendez-vous ? J’investis mon temps et parfois mon argent quand je veux expérimenter autre chose, quoique j’expérimente rarement car j’ai d’habitude déjà une idée de ce que je veux pour une séance photo. L’art m’aide juste à ne pas m’ennuyer dans le processus de fabrication de l’image et depuis que j’ai commencé à incorporer de la sculpture à l’image, je suis pressé d’exposer mon travail. Quel est le meilleur conseil que l’on a pu te donner et que tu penses encore aujourd’hui ? On m’a, une fois, dit que je ne devais pas aller à la résidence d’art au Brésil parce que cette personne pensait que je n’étais pas prêt car j’étais trop jeune (c’était en 2014 et j’avais 20 ans), pire, je n’avais même pas assez d’argent pour m’y rendre malgré le fait que tout était pris en charge sur place. La même semaine, quelqu’un d’autre m’a dit : « Fais avec ce que tu as ! » et depuis ce jour je suis resté fidèle à cette façon de voir les choses. J’ai pu récolter la moitié de l’argent pour le billet d’avion et l’autre moitié, je l’ai emprunté à mon oncle avec la promesse qu’à mon retour je le rembourserai avec la bourse de la résidence.

La même semaine, quelqu’un d’autre m’a dit : « Fais avec ce que tu as ! » et depuis ce jour, je suis resté fidèle à cette façon de voir les choses.

Quel est le plus grand challenge auquel tu fais face actuellement dans ta carrière ? Le plus grand challenge est justement de trouver l’équilibre entre ma présence sur les réseaux sociaux et l’idée que l’art doit vieillir avec le temps donc je ne peux pas le partager avec une variété de gens librement comme ça. Mais aussi étant conscient de cela, je dois permettre aux gens de regarder mon travail afin qu’il y trouve quelque chose d’utile à travers ou à l’intérieur. Mon défi le plus grand est de savoir quoi partager sur les réseaux sociaux pour ne pas trop révéler lors de mes expositions. Et après ? Comment envisages-tu la suite de ta carrière ? Je planifie d’exposer plus en Afrique du Sud et dans l’ensemble du continent, je pense que j’ai beaucoup exposé à l’extérieur de mon pays et moins dans mon pays d’origine. Je cherche aussi à avoir ma grande exposition personnelle au cours des prochaines années tandis que je continuerais à produire des images éditoriales.